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Il y a près de cinq cents ans, Machiavel écrit que l’entente des hommes est précle casque audio, sujet de discorde entre le frère et la soeuraire. Je médite sur cette phrase recherchant son intention. Cette pensée peut-elle être un outil utile pour les organisations d’aujourd’hui ? C’est alors que mon fils fait irruption dans la pièce où je me tiens, le visage animé par un grand et inhabituel sourire. Il déclare tout de go qu’il a mis en œuvre un plan « machiavélique » !

Devant mon intérêt, il m’explique que sa sœur lui a emprunté le seul objet auquel il tient, son casque audio. Il s’agit d’un modèle haut de gamme d’une très grande valeur. Elle le lui a emprunté sans son accord et traine pour le lui rendre depuis plus d’une semaine. Il a donc conçu et mis en œuvre un plan. Il s’est emparé d’une chaussure des cinq paires préférées de sa sœur et les a cachées. Celle-ci se trouve donc dans l’obligation de procéder à un échange. Je me résolus à observer la suite des événements, en particulier l’impact de l’exécution de ce plan sur leur « entente » admirable et touchante jusqu’à présent… La jeune fille arrive avec le casque, procède à la restitution et semble prendre la réaction de son frère avec amusement et distance. Je me dis que leur entente est forte. Cependant, la tension monte lorsque mon fils déclare envisager de garder les chaussures une semaine… Sa sœur ne l’accepte pas et se met en colère… Bref, tout finit par s’arranger, mais beaucoup d’énergie est dépensée et l’ambiance de la soirée est plutôt maussade… J’en déduis donc qu’un plan « machiavélique » peut mettre en péril une entente s’il n’est pas mis en application de manière rigoureuse et éclairée. Pour comprendre comment s’inspirer de Machiavel et mener avec succès une démarche visant à préserver durablement ses intérêts par la qualité d’une entente, il parait nécessaire d’examiner deux points. La situation et l’intention de Machiavel lorsqu’il écrit cette phrase. Le concept de l’entente et ses aboutissants pour une organisation au crible de certaines connaissances d’aujourd’hui.

Nicolas MachiavelMachiavel est né en 1469 et mort en 1527. C’est un homme d’action, une sorte de haut fonctionnaire qui se met à la disposition du Prince, un de ces nobles italiens qui dirigent des Cités comme Florence. Pris à parti dans un conflit politique, il est arrêté, torturé à trois reprises et exilé pendant plus de dix ans. Durant cette période d’inactivité forcée, frustré et malheureux, il écrit pour attirer sur lui l’attention des puissants. Il les soigne dans ses préfaces avec modestie et lucidité. « Certes c’est une chose hardie que d’aborder une matière dont on a jamais fait profession ; néanmoins je ne crois pas mal faire en traitant ainsi dans un livre d’un art que d’autres ont assumé de traiter plus courageusement par leurs actions, car les fautes que je risque de commettre en ce livre pourront être corrigées sans dommage alors que celles que commettent les autres ne sont reconnues qu’avec la ruine des empires »[1]. Son objectif est de retrouver un poste pour recommencer à servir son pays. Nombreux sont les hommes politiques ou d’affaires qui écrivent aujourd’hui pour attirer l’attention sur eux et retrouver une position correspondant à leurs ambitions. C’est ce que certains consultants appellent la « stratégie du castor ». Il faut faire du bruit. Une fois l’attention du lecteur accrochée, il est nécessaire de le séduire ou, tout au moins, de satisfaire ses attentes explicites ou implicites en formulant ce qu’il a envie de lire. De manière plus scientifique et critique, Pierre Bourdieu décrit ce phénomène en parlant du medium d’aujourd’hui : la télévision[2]. La validité de l’affirmation est donc à relativiser en fonction de l’intention de Machiavel.

Toutefois, Machiavel ne se présente pas comme un expert. Il veut servir à nouveau. L’importance de l’affirmation, l’entente des hommes est précaire, repose sur le besoin d’un nouveau système de valeurs et de techniques pour les dirigeants de l’époque. .Les « princes » ont besoin d’un  modèle qui leur permet de comprendre les situations qu’ils doivent affronter et de concevoir, de faire comprendre et accepter leurs actions. Le profil du dirigeant évolue. Au Moyen Age, le Prince était un guerrier se devant d’aller au combat à la tête de ses troupes. Cela se faisait parfois symboliquement mais c’était la norme. Louis XI inaugure un nouveau modèle de dirigeant. Il utilise la ruse. Il paie tribu à ces ennemis pour éviter la guerre. Le modèle du roi guerrier perdure avec François Ier ou Henri VIII qui s’affrontent à mains nues lors du camp du Drap D’Or s’évertuant à s’impressionner l’un et l’autre. Le modèle du roi guerrier a ses limites et pose des problèmes. François Ier est fait prisonnier à la bataille de Pavie. Il doit donner sa parole pour être libéré. Il la reprend après… Machiavel est contemporain de ces événements et de ces comportements. Il n’en est pas à l’origine. Il formule ce nouveau système de valeurs qui permet de considérer l’entente précaire. Comme le dit Jean Giono[3], il propose ce nouveau modèle pour remplacer l’ancien : le modèle du chevalier vivant d’amour courtois, de combat et de mysticisme à la quête perpétuelle du Graal. Il justifie, donne du sens et de la valeur au pragmatisme, à l’assassinat, au mensonge et au parjure lorsqu’il s’agit de défendre l’intérêt général de son pays et de son prince. L’entente des hommes est donc précaire parce qu’elle doit l’être relativement à l’intérêt général. Machiavel montre comme il faut séparer l’affectif du professionnel. Être un dirigeant responsable, pragmatique et objectif. Ne pas se laisser submerger par ses émotions ou ses fantasmes. Désormais, les « Bayard » pourront mourir au combat, mais pas les « François Ier ». Le Machiavélisme est une exacerbation cynique et politique, au sens péjoratif du terme, de ces idées. Mettant en évidence ces nouvelles valeurs, Machiavel décrit également des techniques et des comportements pour les appliquer et les faire vivre. Son lyrisme et sa capacité à raconter des histoires et à provoquer des émotions en font un artiste et un écrivain et contribuent à une gloire durable à laquelle il ne songeait sans doute pas.

Examinons maintenant le concept de l’entente et sa précarité éventuelle. L’entente implique compréhension et accord entre les deux parties. La compréhension et l’accord entre les hommes seraient-ils précaires ? Dans les années 1970, Ned Herrmann, ancien directeur de la formation des cadres de General Electric puis expert en pédagogie professionnelle et fondateur de l’Institut Herrmann, a mis en évidence deux points essentiels[4]. D’une part, nouer et entretenir des relations est une activité d’une partie du cerveau humain. D’autre part, il y a préférence et compétence pour cette activité. Si tous les hommes ont un cerveau, certains utilisent avec plaisir cette partie du cerveau, d’autres non. Certains sont compétents pour le faire, d’autres non. Ainsi, certains hommes accordent de l’importance à l’accord et à la relation, d’autres non. L’entente pourra être précaire parce qu’une des parties n’y accorde, de par son profil psychologique, aucune importance ou n’a pas de compétence particulière pour la nouer, la faire évoluer et durer. A contrario, force est de constater que certaines ententes perdurent parfois unilatéralement ou au détriment d’une des parties. Certains hommes sont attachés à l’harmonie et vont se laisser exploiter plutôt que de la remettre en question. Ainsi, tous les esclaves ne se révoltent pas… Dans son film Venus Noire, Abdellatif Kechiche montre bien cette entente qui perdure entre Saartjie Baartman, la Vénus Hottentote du Jardin Des Plantes, et ses exploiteurs, dont le frère de son ancien propriétaire. Le film ne démontre pas que Saartjie est manipulée ou manque de lucidité. Ce qu’affirment certains de ses défenseurs. Tout se passe comme si elle accordait de l’importance à la relation avec ses exploiteurs et ne souhaitait pas en nouer de nouvelles, même avec ceux qui voudraient la protéger et l’aider à s’épanouir. En tant que consultant, impliqué dans des projets alliant formation et recrutement, je constate quotidiennement que certains collaborateurs sont fermés à toute proposition et ne souhaitent pas changer d’entreprise même si leur profil leur permettrait d’obtenir une situation plus adaptée à leurs attentes. L’entente dans certains cas est forte et durable même avec un patron tyrannique ou incompétent. Certains hommes ont de la difficulté à remettre en question une relation même si elle n’est pas complètement épanouissante ou qu’ils pourraient trouver mieux.

Pour conclure, Machiavel est sans doute le premier dirigeant devenu, par obligation, consultant à écrire un livre pour trouver des clients. Toutefois, il est plus facilitateur que consultant. C’est-à-dire que ce qu’il décrit correspond aux attentes des dirigeants de l’époque. Ceux-ci doivent se reconnaitre positivement dans ses écrits et être positivement reconnus, voir leur notoriété développée. Sa pertinence repose sur l’ensemble de ses propositions qui forment un paradigme. Considérer que l’entente est précaire est une des propositions de ce paradigme. Cela ne semble pas avoir été reconnu du vivant de Machiavel. Pour construire des ententes durables, nous avons aujourd’hui des théories ou des outils comme les techniques de négociation, des méthodes d’analyse de la valeur ou la connaissance des comportements humains. Ils vont permettre de connaitre et de comprendre l’interlocuteur et ses valeurs et de faire comprendre ce que nous sommes et ce qui a de la valeur pour nous. La technologie ou le droit rendent difficile, de plus en plus difficile, l’usage de la force. Il nous reste la négociation pour faire comprendre et comprendre ce que nous sommes, qui sont les autres, ce que nous voulons et ce qu’ils veulent et arriver à des compromis ou des accords gagnants – gagnants et durables.

[1] : Nicolas Machiavel – L’art de la guerre – Préface à Lorenzo di Filippo Strozzi – La Pléiade

[2] : Pierre Bourdieu – Sur la télévision – Raisons D’Agir

[3] : Nicolas Machiavel – Œuvres Complètes – Préface de Jean Giono – Bibliothèque de la Pléiade

[4] : Ned Herrmann – The Whole Brain Business Book – Mac Graw Hill

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L’entente des hommes est précaire

Il y a près de cinq cent ans, Machiavel écrit que l’entente des hommes est précaire. Je médite sur cette phrase recherchant son intention. Cette pensée peut-elle être un outil utile pour les organisations d’aujourd’hui ?

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